vendredi 15 mai 2026

70 Bis Entrée des Artistes - Patrick Modiano et Christian Mazzalai


A la fin du XIXème siècle, dans les années 1880, le Montparnasse parisien est encore un faubourg campagnard. La Rue Notre-Dame des Champs est alors dénommée Chemin Herbu...C’est pourtant au n°70 Bis de cette voie que seront construits, par M. Emile Toulmouche, dont le fils Auguste est peintre, un immeuble et des ateliers d’artistes, qui, jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, vont concentrer une vie artistique et intellectuelle intense, avant qu’elle ne s’éteigne progressivement et se déplace vers Saint-Germain des Prés et Montmartre, pour d’autres beaux jours.

Le sujet était en or pour l’archéologue de la mémoire et des traces qu’est Patrick Modiano. Le musicien Christian Mazzalai, fondateur du groupe Phoenix, l’a accompagné dans cette reconstitution et cette renaissance par une recherche d’archives. Grâce au texte, mais aussi aux photographies et aux coupures de  presse retrouvées, les personnages reprennent vie en ce lieu dans lequel subsistent encore quelques indices de cette étonnante vie passée. Comme toujours chez Modiano, passé et présent sont indissociables, au point de conférer au passé une éternelle présence. 

Si les peintres officiels – dits pompiers – de la fin du second empire, avec à leur tête Jean-Léon Gérôme, ont initialement occupé le lieu, cela n’a tout de même pas empêché les impressionnistes d’y séjourner aussi. Gérôme y avait créé un espace de rencontres et de fêtes, “La Boîte à Thé”, avec un théâtre de verdure pour y donner notamment des spectacles de marionnettes dont George Sand et son fils Maurice étaient amateurs. Un singe, prénommé Jacques, évoluait aussi, tant bien que mal, dans ce microcosme. Quelques impressionnistes (Monet, Sisley, Bazille, Renoir), qualifiés d’ordures par la morgue officielle de Gérôme, venaient au 70 Bis, pour y prendre des cours, d’autres, comme Courbet, pour en dispenser.

L’Ecole des Beaux-Arts, temple des peintres officiels, étant encore interdite aux femmes jusqu’en 1897, mais certains cours privés les acceptant, le Montparnasse de cette époque vit arriver des peintres américaines avides d’apprendre et heureuses de ne plus être exclues. Beaucoup d’artistes scandinaves, surtout suédois et norvégiens, ont aussi fréquenté Montparnasse durant cette période. Les couples de nationalités différentes, comme le peintre afro-américain Henry Ossawa Tanner et sa femme, Jessie Olsson, cantatrice d’origine suédoise et écossaise, ou encore le peintre japonais Yasushi Tanaka et sa compagne américaine Louise Gebhard Cann, historienne et critique d’art, qui ont occupé des ateliers au 70 Bis, fuyaient aussi le racisme des Etats-Unis d’Amérique pour trouver refuge dans un Paris accueillant. L’ambiance y était donc cosmopolite, ouverte sur le monde et bienveillante. Elle le restera encore après la première guerre mondiale, avec la vague des écrivains américains, tel Ezra Pound, romancier et poète, au 70 Bis Notre-Dame des Champs, avec un atelier notamment fréquenté par Cocteau, Léger, Picabia, Satie, ou encore Heminghway au 113 Notre-Dame des Champs. L’annuaire Didot-Bottin de 1894 recensait une soixantaine de peintres et de sculpteurs installés Rue Notre-Dame des Champs du n°28 au n°117.

Ont également traversé cette époque, ce quartier et parfois cette adresse du 70 Bis, des personnages  encore plus atypiques, telles que Claude Cahun « personnalité artistique française » qui vécut au 70 Bis avec son amie Suzanne Malherbe dite Marcel Moore, et qui voulait atteindre le genre neutre en jouant avec son apparence ; Georges Ivanovitch Gurdjieff, arménien ou grec, visiteur de l’atelier d’Ezra Pound au 70 Bis, qui se prétendait inventeur d’une méthode de développement personnel ; ou encore Samuel Granowski, né en Ukraine, dit « le cow-boy de Montparnasse », qui circulait à cheval coiffé d’un chapeau texan, avait fait l’école des beaux-arts d’Odessa, et qui vivait avec Aïcha (de son vrai nom Madeleine Julie Gobelet) au 11 Rue Jules-Chaplain, dans le même pâté de maisons que le 70 Bis.

Après la mort du peintre Tanaka en 1941, sa femme, Louise Gebhard Cann fut probablement l’un des derniers témoins des beaux jours du 70 Bis de la Rue Notre-Dame des Champs. Progressivement, la vie artistique et intellectuelle parisienne va s’éteindre et se déplacer vers Saint-Germain des Prés et Montmartre.

A l’entrée du 70 Bis une plaque émaillée avec la mention « Entrée des Artistes »subsiste encore. Dans le jardin une statue de “Diane” en plâtre du sculpteur Jules Renaudot a eu pour modèle Maria Latini, jeune italienne fille d’un apiculteur rencontrée à Rome en1865, qui deviendra sa femme. Elle veille, mais pour combien de temps encore, sur ce passé enfoui et pourtant si riche et si précieux. Patrick Modiano et Christian Mazzalai nous le restituent dans toute sa densité et sa vitalité, pour notre plus grand bonheur de lecteurs.

                                                                            Jean-Paul Vallecchia Calvino

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