jeudi 19 février 2026

L' Anniversaire - Andrea Bajani (“L’anniversario”), Prix Strega 2025

 

C’est l’histoire d’une libération que nous raconte Andrea Bajani dans “L’anniversaire”, le livre qui a donc obtenu, en Italie, le prix Strega 2025, équivalent du prix Goncourt en France. Et cette libération est d’autant plus marquante qu’elle est celle d’un homme, un fils en l’occurrence, qui est le narrateur de l’histoire, et, de surcroît, qu’il s’agit d’une libération passant par une rupture radicale avec ses parents, dans un contexte familial de fonctionnement patriarcal oppressant et sans issue.

La famille italienne, longtemps tenue comme une tradition exemplaire, connaît depuis quelques années, malgré un certain retard sur d’autres pays européens, une sérieuse remise en cause, dont, notamment, le cinéma et la littérature se sont saisis, à partir de violences récurrentes envers les femmes et de féminicides ayant eu un grand retentissement dans l’opinion publique (cf le film « C’è ancora domani » / « Il reste encore demain » de Paola Cortellesi et le livre « L’età fragile »/ »L’âge fragile » de Donatella di Pietrantonio Ed. Einaudi 2023 et Albin Michel 2024 – Prix Strega 2024 ).

Ici, point de féminicide au sens propre, mais une forme de féminicide implicite et silencieux. La mère du narrateur n’existe plus par elle-même. Cette femme est dans un asservissement total à l’égard de son mari. Son comportement, ses gestes, ses attitudes s’adaptent en permanence à lui ; elle a été dépossédée de son corps et de son esprit.

C’est au travers de la description précise de la mère du narrateur dans ses gestes de la vie quotidienne qu’Andrea Bajani nous conduit à découvrir, dans une langue et une voix “scandaleusement calme”, comme l’a écrit Emmanuel Carrère au sujet de cette œuvre, l’ampleur de la disparition psychique de cette femme en tant qu’individu ; sa vie propre et indépendante, avant son mariage, n’est étrangement documentée par aucune photographie, comme si sa vie antérieure avait irrémédiablement été effacée… Et c’est aussi au travers du comportement et des propos codifiés et sans cesse répétés de la mère que va progressivement se dessiner la personnalité pervertie, silencieusement tyrannique et oppressante du père.

L’observation et l’analyse sans concession du fils suscitent en lui le tourment et la douleur. L’espoir d’un sursaut vital de sa mère restera ténu et connaîtra un point de non-retour lorsqu’il constatera, après un épisode de très probable violence physique du père, que la soumission totale de sa mère n’est aucunement induite par la peur mais par l‘attente d’une attention de la part d’un homme complètement centré sur lui-même et qui en est absolument incapable.

Face à ce couple parental dont la relation sans issue ne peut cependant, en l’absence de possibilité de remise en cause des deux côtés, que se poursuivre sur le même mode, le fils parviendra à surmonter ses questionnements sur son identité familiale et son sentiment de culpabilité face à ce qui pourrait être interprété comme l’abandon de sa mère, pour faire le choix, salvateur, de la vie.

L’anniversaire des dix ans de sa décision de partir, les plus heureux de sa vie, est le point de départ du récit d’une libération comparable à la claque donnée à un nouveau-né pour déclencher le cri de sa respiration. Une véritable renaissance pour le narrateur.

Cette belle et subtile œuvre littéraire constitue une contribution très courageuse, profonde et salutaire à un débat de société de pleine actualité.


                                                                        Jean Paul Vallecchia Calvino

mercredi 11 février 2026

Le secret de Jeanne - Sophie Astrabie

 

L’histoire de trois femmes.

Jeanne, gardienne d’oie a 14ans en 1938 et à la mort de son père, rejoint une cousine à Paris où elle est amenée à faire des ménages dans un grand musée.

Nicole, complexée par une soeur trop belle, la vingtaine dans les années 70, renonce à ses ambitions, fait un mariage de raison et peine à avoir un enfant.

Alexandra , jeune adulte dans les années 2010, découvre que son père qu’elle croyait mort depuis 17 ans, vient de mourir et fouille son passé et ses souvenirs d’enfant.

Bien sûr, on se doute que les destins de ces trois femmes sont liés . Mais on s’attache à les voir vivre , grandir, traverser les épreuves. Au fil des chapitres, tout se met en place et l’écheveau se dévide : ce qui était depuis si longtemps caché, sort au grand jour et « répare » les blessures profondes.

Un livre agréable à lire, des personnages attachants, un peu de grande Histoire dans laquelle se déroulent les petites, du mystère et une simili enquête …

Je recommande!😉

                                                                                                                                                                                                                  Annick Boissonnet


mardi 10 février 2026

Hors Champ - Marie-Hélène Lafon

 

C’est un récit poignant, bouleversant, qu’au travers d’une écriture à la beauté épurée Marie-Hélène Lafon nous offre à lire en ce début d’année 2026.

Au cœur de cette France rurale des monts de la haute Auvergne, à la beauté profonde et âpre, Claire et son frère Gilles, né onze mois après elle dans une famille d’agriculteurs, n’auront pas le même destin mais resterons néanmoins viscéralement liés, au sens quasi-littéral de cette expression.

Claire sera orientée vers des études longues. Son frère Gilles, émotif perdant facilement ses moyens dans le cadre scolaire, sera dirigé vers une formation professionnelle, dans la perspective de la reprise de la ferme familiale.

Alors que Claire s’émancipe progressivement d’un contexte familial et social difficile, Gilles y sera au contraire de plus en plus directement exposé subissant, tout comme sa mère, la violence verbale et physique d’un père tout puissant et d’une mère soumise, maltraitée, et elle-même maltraitante.

C’est un drame intime – hors champ – de naufrage familial et social que nous décrit Marie-Hélène Lafon, celui d’agriculteurs ne pouvant plus résister à la surenchère de la production et de la rentabilité, y perdant le sens de leur métier ainsi que leur santé physique et psychique.

Bien qu’éloignée de lui, Claire garde le souci de son frère Gilles. Celui-ci, qui est un taiseux, et dont la vie affective et amoureuse sera un échec, le sait. Leur communication verbale se limite à très peu de mots mais elle est essentielle. C’est probablement la dimension la plus troublante et la plus émouvante de ce roman, avec aussi le silence et la routine du travail de la ferme, la répétition quotidienne du nourrissage et de la traite des vaches, un travail qui, à la fois, “les tient et les écrase” écrit l’autrice.

Le style dépouillé de Marie-Hélène Lafon, son rythme, comme une horloge qui scande les heures et les jours, nous permet d’entrer dans cette réalité, intime, de la fin d’un monde. Si Claire, en devenant professeure de lettres, a intégré un autre monde, elle va cependant demeurer attentive à l’épuisement physique et moral, “l’ensauvagement” écrit l’autrice, de son frère et l’assurer de son soutien s’il décidait de renoncer.

Un roman minimaliste et puissant.

                                                                    Jean-Paul Vallecchia Calvino

                                                      

vendredi 23 janvier 2026

Histoire du fils – Marie-Hélène Lafon

 

Prix Renaudot 2020

Histoire du fils, c’est l’histoire d’André, né à Paris en 1924, fils de Gabrielle , élevé par Hélène, sa sœur et son beau-frère Léon dans le Lot au milieu de ses cousines. Chaque été, il revoit sa mère de retour dans sa région natale . « Hélène, c’est maman, Gabrielle, ma mère ».

André apprend à vivre avec l’absence du père dont l’histoire à nous lecteur nous est contée.

Comme dans un kaléidoscope, bousculant l’ordre chronologique, les chapitres éclairent les personnages, les lieux, les époques. Ainsi, la rencontre de Gabrielle et Paul de seize ans son cadet au lycée d’Aurillac, l’enfance heureuse d’André, sa jeunesse, son amour pour Juliette, la recherche du père, plutôt de son géniteur !

Histoire du fils, c’est aussi l’histoire d’une famille, d’un pays du début du 20ème siècle jusqu’à nos jours, d'une région à l'autre, de Figeac, Chanterelle dans le Lot, à Aurillac dans le Cantal, à Paris.

Dans un style concis, elliptique, Marie-Hélène Lafon nous livre un très beau récit !

Lily


mercredi 21 janvier 2026

Tressaillir - Maria Pourchet

 

Le roman de Maria Pourchet s’ouvre sur une citation de Maurice Genevois extraite de “La Dernière Harde” (1938) : “Être libre c’est encore tressaillir souvent au son du cor et à la voix des hommes.”.

Ce beau verbe tressaillir, qui donne son titre à cette œuvre, vient du latin salire (sauter) et signifie éprouver une secousse physique sous le coup de quelque émotion ; le tressaillement étant défini par le dictionnaire Larousse comme une brusque secousse de tout le corps, généralement à la suite d’une émotion vive. Mais si l’émotion est vive, la secousse du tressaillir ne l’est pas autant ; cela n’est pas sursauter ou tressauter dont le sens est tressaillir vivement. Il y a de la nuance dans le verbe tressaillir, peut-être même une forme de retenue au regard de l’émotion éprouvée.

C’est dans cette nuance et cette retenue que nous entraîne Maria Pourchet, par une écriture alerte, contemporaine et élégante, où l’oralité, parfois très crue et aussi parfois très drôle, cohabite harmonieusement avec un registre beaucoup plus classique.

Ce roman apparaît comme un parcours initiatique pour Michelle (e deux l e) qui décide de quitter Sirius, son compagnon et père de Lou sa petite fille. Aucune crise véritable ne déclenche sa décision de départ. Quelque chose de souterrain est à l’œuvre. Peut-être un tressaillement...? Notons que Michelle est en psychothérapie avec Ariel, dont le rôle en arrière-plan va, progressivement au cours du récit , se révéler déterminant.

Michelle quitte la planète Sirius, dont elle était devenue une forme de satellite, et se retrouve immédiatement confrontée à la réalité d’une liberté dont elle s’était, jusque-là, préservée. Elle prend alors conscience non seulement que le statut de femme seule reste encore à construire au sein de notre société, mais aussi qu’une forme de peur l’empêche d’avancer ; une peur nichée au tréfonds d’elle-même, depuis l’enfance ; le sentiment de l’arrivée imminente de la mort, éprouvé au moment de la survenue d’un évènement climatique exceptionnel...

Pourtant, comme l’écrivait si bien le grand écrivain Maurice Genevoix “Être libre c’est encore tressaillir souvent au son du cor et à la voix des hommes”.

Oui, être libre c’est, pour chaque être vivant, exister avec la prescience et/ou la conscience de cette échéance inéluctable, qui, parfois, à certains moments de nos vies, se rapproche de manière inquiétante. Ne pas renoncer à sa liberté, sortir de la dépendance, c’est, inévitablement, affronter cette peur ancestrale fondamentale.

Michelle va ainsi se porter à la rencontre, comme elle le dit elle-même, de sa peur de biche, pour s’ouvrir à sa liberté. Son parcours ne sera pas linéaire. Les envies de renoncer viendront régulièrement l’assaillir. Eric, une ancienne relation de jeunesse, constituera, presque malgré elle, un premier pallier vers un nouveau souffle de vie. Mais la peur de perdre le plus précieux, sa fille Lou, surgira notamment au cours d’une fête de mariage qui convoquera, de manière complètement inattendue, le tragique souvenir du petit Grégory Villemin, désormais attaché à la mémoire collective française. Cependant, Michelle pourra déconstruire et surmonter l’irrationalité de cette peur ultime, dans une relecture extrêmement pertinente et cocasse de l’évènement, pour enfin, sans divulgâcher la fin de l’histoire, tressaillir d’un autre bonheur.

Avec beaucoup de justesse Maria Pourchet nous conduit, dans le sillage de Michelle, sur le chemin de la réappropriation de notre destinée propre. Elle nous invite à ne pas craindre de tressaillir, car le tressaillement, quelle que soit l’émotion qui le suscite, est indissociable de notre condition humaine.

                                                                                Jean Paul Vellachia Calvino

lundi 19 janvier 2026

Je voulais vivre - Adelaide de Clermont Tonnerre

 

    A partir des « indices » laissés par Dumas dans son livre Les trois Mousquetaires, l’autrice réinvente la vie de la méchante Milady

   On retrouve dans ce récit le souffle épique de l’oeuvre de Dumas. On observe sous un autre angle ces valeureux soldats du Roi qui nous ont fait frémir adolescentes. L’auteur casse le mythe du héros romantique pour faire ressortir aussi les failles de ces hommes tourmentés.

    On éprouve de la compassion pour cette femme, belle et intelligente, sur laquelle le sort s’est acharné, que tant d’hommes ont voulu dompter, utiliser, punir aussi, sans se soucier de son propre ressenti. A part le brave curé de campagne qui la recueille enfant et plus tard un époux homosexuel,  le reste de la gente masculine ne la ménage pas et façonne le personnage.

Un feuilleton romanesque mais résolument moderne.


                                                                                                                                                   Annick B

La Fileuse de verre -

 

La Fileuse de verre – Tracy Chevalier


Une famille de verrier de Murano que l’on suit de 1486 à nos jours et plus particulièrement la fille Orsola Rosso.

L’originalité de l’histoire c’est , sur le principe que le temps ne s’écoule pas de la même façon qu’ailleurs à Venise, les personnages ne vieillissent pas au même rythme et que si Orsola a 9 ans au début de l’histoire , elle en a 65 en 2019.

De même pour tout son entourage, famille et amis.

C’est une façon surprenante de suivre les grandes périodes de l’histoire de cette ville insolite , de grandeur en décadence, de la peste au covid, de s’initier au travail du verre, et de s’attacher aux différents personnages, leurs forces et faiblesses, leurs amours, leurs rapports entres eux, qui restent pratiquement immuables quelque soit l’époque.

L’autrice mélange Histoire , métier du verre, romance, grands sujets sociétaux :

esclavage, patriarcat , sexualité…. sans nous ennuyer une seule seconde .

Le côté fantastique du décalage temporaire m’a d’abord interloquée, mais finalement ne nuit pas au récit, au contraire.

Bref je recommande😉

                                                                                               Annick B