mercredi 19 août 2026

La poule et son cumin - Zine Mekouar


 

Marocaine, née à Casablanca et vivant à Paris depuis 2009, finaliste du Goncourt premier roman 2022, coup de cœur de l’été 2022 de l’Académie Goncourt, La poule et son cumin est son premier roman.

Deux jeunes femmes, deux éducations, et deux destins bien différents, de deux amies d’enfance qui se considèrent comme sœurs, jusqu’à ce que les réalités de la vie, la culture et les lois de la société marocaine les bousculent profondément

« Ce roman est ce qu’on peut lire de mieux sur la lutte des classes au Maroc d’aujourd’hui » Tahar Ben Jelloun

Effectivement, c’est une très bonne façon d’essayer de mieux comprendre les ressentis et les choix opposés des jeunes marocains baignés par des cultures et des milieux si différents.

Mon seul bémol éventuel et pourtant cela fait du bien, la conclusion quelque peu idyllique qui m’a rappelé les livres que j’aimais lire à l’adolescence : Tout pouvait arriver pourvu que la fin soit heureuse ! ».

(livre à la bibliothèque)

Annick Ch .


L'étrange défaite - Marc Bloch

 

Un témoignage rédigé en 1940 par « Le plus vieux capitaine de l’armée française » comme il aimait se décrire. Marc Bloch combattant de 1914 devenu engagé volontaire en 1939, nous offre son analyse d’historien et de soldat et sa vision sans concession de la France battue en quelques semaines. Il nous invite à savoir relire le passé pour forger notre avenir.

Témoignage intéressant à plus d’un titre et critique mordante de la lourdeur, le manque d’anticipation et des principes immuables d’une armée, d’un système éducatif et d’une administration, sclérosés. Comme autant de leçon à ne pas négliger aujourd’hui. Instructif.


Annick Ch.

Le dernier thé de maître Soho - Cyril Gely

 

Nous sommes au Japon en juillet 1853, la modernité rattrape le Japon, au moment où Ibuki, jeune femme rêve d’échapper à sa condition féminine pour devenir Samouraï.

En opposition avec son père, elle s’enfuit de chez elle, déguisée en homme, pour aller trouver Akira Sohô, un illustre guerrier et lui demander de l’aider dans son ambition…

Leur rencontre va lui permettre jour après jour de mieux découvrir son maître et de passer de la violence du sabre à la voie du thé, voie de la sagesse…
J’ai aimé ce roman qui se lit très facilement et qui m’a fait découvrir entre autres le Jiseiku, poème qu’écrivait les samouraïs, juste avant leur mort.


Annick Ch.


Tenir sa langue - Polina Panassenko

 

Polina Panassenko est auteure, traductrice et comédienne, elle a reçu le prix Fémina des lycéens pour « Tenir sa langue » en 2022

« Ce que je veux moi, c’est porter le prénom que j’ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur. »

Née Polina en URSS, elle devient Pauline en France à Saint Etienne. Elle a du mal à comprendre pourquoi il lui faut quitter son pays, ses grands-parents, tout ce qui fait sa vie d’enfance pour s’exiler en France et surtout pourquoi il lui faut cacher le russe en France et apprendre le français à Saint Etienne tout en cachant le russe. Les parents ne donnent pas d’explications, elle doit s’adapter… Adulte elle veut pouvoir obtenir, un passeport français avec son prénom russe, si proche du prénom français qui lui a été imposé… Parcours du combattant, refus, avocate, incompréhension de la juge, refus, appel….

Toute son enfance, sa jeunesse, jusqu’à la mort de ses grands-parents au fil des pages, avec un style direct reflétant tout son ressenti de l’enfance à l’âge adulte.


J’ai lu ce livre car un de mes petits-fils a choisi de le présenter à son oral du bac de français, cette année en fin de première, ce livre l’a touché et il a beaucoup aimé, voici sa façon de m’en parler : « J’ai adoré le style d’écriture. On dirait un livre écrit en partie par un enfant », moi je suis plus réservée sur le style que j’ai trouvé parfois un peu déroutant. L’histoire est bien révélatrice d’une époque, le thème intéressant reflète toute une époque (fin de l’URSS).


Annick Ch.

 

vendredi 15 mai 2026

70 Bis Entrée des Artistes - Patrick Modiano et Christian Mazzalai


A la fin du XIXème siècle, dans les années 1880, le Montparnasse parisien est encore un faubourg campagnard. La Rue Notre-Dame des Champs est alors dénommée Chemin Herbu...C’est pourtant au n°70 Bis de cette voie que seront construits, par M. Emile Toulmouche, dont le fils Auguste est peintre, un immeuble et des ateliers d’artistes, qui, jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, vont concentrer une vie artistique et intellectuelle intense, avant qu’elle ne s’éteigne progressivement et se déplace vers Saint-Germain des Prés et Montmartre, pour d’autres beaux jours.

Le sujet était en or pour l’archéologue de la mémoire et des traces qu’est Patrick Modiano. Le musicien Christian Mazzalai, fondateur du groupe Phoenix, l’a accompagné dans cette reconstitution et cette renaissance par une recherche d’archives. Grâce au texte, mais aussi aux photographies et aux coupures de  presse retrouvées, les personnages reprennent vie en ce lieu dans lequel subsistent encore quelques indices de cette étonnante vie passée. Comme toujours chez Modiano, passé et présent sont indissociables, au point de conférer au passé une éternelle présence. 

Si les peintres officiels – dits pompiers – de la fin du second empire, avec à leur tête Jean-Léon Gérôme, ont initialement occupé le lieu, cela n’a tout de même pas empêché les impressionnistes d’y séjourner aussi. Gérôme y avait créé un espace de rencontres et de fêtes, “La Boîte à Thé”, avec un théâtre de verdure pour y donner notamment des spectacles de marionnettes dont George Sand et son fils Maurice étaient amateurs. Un singe, prénommé Jacques, évoluait aussi, tant bien que mal, dans ce microcosme. Quelques impressionnistes (Monet, Sisley, Bazille, Renoir), qualifiés d’ordures par la morgue officielle de Gérôme, venaient au 70 Bis, pour y prendre des cours, d’autres, comme Courbet, pour en dispenser.

L’Ecole des Beaux-Arts, temple des peintres officiels, étant encore interdite aux femmes jusqu’en 1897, mais certains cours privés les acceptant, le Montparnasse de cette époque vit arriver des peintres américaines avides d’apprendre et heureuses de ne plus être exclues. Beaucoup d’artistes scandinaves, surtout suédois et norvégiens, ont aussi fréquenté Montparnasse durant cette période. Les couples de nationalités différentes, comme le peintre afro-américain Henry Ossawa Tanner et sa femme, Jessie Olsson, cantatrice d’origine suédoise et écossaise, ou encore le peintre japonais Yasushi Tanaka et sa compagne américaine Louise Gebhard Cann, historienne et critique d’art, qui ont occupé des ateliers au 70 Bis, fuyaient aussi le racisme des Etats-Unis d’Amérique pour trouver refuge dans un Paris accueillant. L’ambiance y était donc cosmopolite, ouverte sur le monde et bienveillante. Elle le restera encore après la première guerre mondiale, avec la vague des écrivains américains, tel Ezra Pound, romancier et poète, au 70 Bis Notre-Dame des Champs, avec un atelier notamment fréquenté par Cocteau, Léger, Picabia, Satie, ou encore Heminghway au 113 Notre-Dame des Champs. L’annuaire Didot-Bottin de 1894 recensait une soixantaine de peintres et de sculpteurs installés Rue Notre-Dame des Champs du n°28 au n°117.

Ont également traversé cette époque, ce quartier et parfois cette adresse du 70 Bis, des personnages  encore plus atypiques, telles que Claude Cahun « personnalité artistique française » qui vécut au 70 Bis avec son amie Suzanne Malherbe dite Marcel Moore, et qui voulait atteindre le genre neutre en jouant avec son apparence ; Georges Ivanovitch Gurdjieff, arménien ou grec, visiteur de l’atelier d’Ezra Pound au 70 Bis, qui se prétendait inventeur d’une méthode de développement personnel ; ou encore Samuel Granowski, né en Ukraine, dit « le cow-boy de Montparnasse », qui circulait à cheval coiffé d’un chapeau texan, avait fait l’école des beaux-arts d’Odessa, et qui vivait avec Aïcha (de son vrai nom Madeleine Julie Gobelet) au 11 Rue Jules-Chaplain, dans le même pâté de maisons que le 70 Bis.

Après la mort du peintre Tanaka en 1941, sa femme, Louise Gebhard Cann fut probablement l’un des derniers témoins des beaux jours du 70 Bis de la Rue Notre-Dame des Champs. Progressivement, la vie artistique et intellectuelle parisienne va s’éteindre et se déplacer vers Saint-Germain des Prés et Montmartre.

A l’entrée du 70 Bis une plaque émaillée avec la mention « Entrée des Artistes »subsiste encore. Dans le jardin une statue de “Diane” en plâtre du sculpteur Jules Renaudot a eu pour modèle Maria Latini, jeune italienne fille d’un apiculteur rencontrée à Rome en1865, qui deviendra sa femme. Elle veille, mais pour combien de temps encore, sur ce passé enfoui et pourtant si riche et si précieux. Patrick Modiano et Christian Mazzalai nous le restituent dans toute sa densité et sa vitalité, pour notre plus grand bonheur de lecteurs.

                                                                            Jean-Paul Vallecchia Calvino

dimanche 12 avril 2026

La Bibliothèque des rêves secrets – Michiko Aoyama

 Traduction d’Alice Hureau

Michiko Aoyama est une journaliste japonaise.

1er roman au succès international. Finaliste du prix des libraires au Japon.

La mystérieuse bibliothécaire, femme imposante et énigmatique, Sayuri Komachi propose à ceux qui lui demandent un conseil, un ouvrage inattendu et un petit cadeau qu’elle a confectionné. Une lecture qui va les faire réfléchir face à une motivation émoussée et les orienter vers un nouveau départ.

Cinq nouvelles, cinq personnages touchants au croisement de leur vie. Montre les difficultés de vie au Japon. Célèbre le pouvoir des livres et l’importance de l’écoute. Livre charmant, poétique léger et grave au style simple. Ce n’est cependant pas un feelgood. Petite parenthèse japonaise.

                                                                                                   Carole

samedi 11 avril 2026

Le Visage de la Nuit - Cécile Coulon


C’est un très beau conte que nous propose de découvrir Cécile Coulon, romancière et poète. Un conte qui se déroule dans un village dénommé Le Fond du Puits, à une époque où les guérisseurs tenaient lieu de médecins et avaient aussi un don de voyance. Un conte, écrit dans une très belle langue, qui questionne avec une grande sensibilité la notion de monstre et de monstruosité.

Le Visage de la Nuit est d’abord celui d’un jeune enfant de sept ans, touché par “un mal venu du fond des temps”, qui échappe à la mort mais restera à jamais défiguré.

Cet enfant, dont le père, seul parent avec lequel il vivait, perdra la raison, sera recueilli par le prêtre et sa gouvernante, ancienne institutrice, aveugle, dénommée Madame. Ces deux personnages, archétypes de la bonté, aimeront et éduqueront cet enfant comme leur propre fils, l’aidant à accepter son visage et le protégeant de la population du village – qui pourrait voir en lui une malédiction – en ne l’autorisant à sortir que la nuit, “lorsque le ciel devient rose et les arbres bleus”.

Un autre visage d’enfant, d’une beauté extrême, stupéfiante – « un monstre de beauté » - viendra, avec ses parents et sa sœur, s’installer au Fond du Puits, également pour protéger ce garçon du regard des autres, en le maintenant, avec sa sœur, cloîtré, isolé de la population du village. L’autrice écrit à son sujet que « sa beauté engloutissait le monde des vivants » ou encore de « grâce atroce et inouïe ». 

La monstruosité n’est pas toujours du côté de la laideur puisque le monstre se caractérise par l’apparence ou le comportement d’un individu qui sidère par son écart avec les normes habituellement admises.

Ces deux figures monstrueuses se feront face dans un contexte qu’il n’est pas possible de dévoiler ici sans rompre le troublant mystère qui surgira de manière inattendue et qui introduira une complexité supplémentaire, ouvrant ainsi l’intrigue à une monstruosité nouvelle et à la possibilité d’autres monstres…

Le conte écrit par Cécile Coulon traite aussi de notre rapport, celui des humains, à l’animalité. Le premier contact de l’enfant défiguré avec la gouvernante aveugle, s’établit au travers du toucher et de l’odorat. Cet enfant, seulement autorisé à sortir la nuit, va trouver sa place « parmi les bêtes et le gibier » (…) « se déplaçant comme les bêtes sauvages et seules les bêtes sauvages reconnaissant sa présence ». Le prêtre évoquant un célèbre embaumeur surnommé l’homme des deux mondes, dira de celui-ci qu’il « ressemblait à un ours avec des pattes de velours » et que lorsqu’il lui serrait les mains il « croyait caresser une bête sauvage ». L’enfant au visage monstrueux trouvera, au cours d’une de ses escapades nocturnes, une chienne morte, dénommée Brune, qu’il avait connue dans sa vie antérieure au village, et en prendra soin « jusque dans la mort », ce qui suscitera chez lui l’idée » d’injecter de la beauté dans la mort » et de devenir à son tour un homme des deux mondes. 

Au fond, ce Visage de la Nuit ouvre notre regard sur des intermondes qui questionnent notre rapport à la réalité du vivant. Sans vouloir porter de jugement moral, il nous invite à nous demander jusqu’où nous sommes, nous-mêmes, prêts à aller.

                                                                         Jean-Paul Vallecchia Calvino