samedi 11 avril 2026

Le Visage de la Nuit - Cécile Coulon


C’est un très beau conte que nous propose de découvrir Cécile Coulon, romancière et poète. Un conte qui se déroule dans un village dénommé Le Fond du Puits, à une époque où les guérisseurs tenaient lieu de médecins et avaient aussi un don de voyance. Un conte, écrit dans une très belle langue, qui questionne avec une grande sensibilité la notion de monstre et de monstruosité.

Le Visage de la Nuit est d’abord celui d’un jeune enfant de sept ans, touché par “un mal venu du fond des temps”, qui échappe à la mort mais restera à jamais défiguré.

Cet enfant, dont le père, seul parent avec lequel il vivait, perdra la raison, sera recueilli par le prêtre et sa gouvernante, ancienne institutrice, aveugle, dénommée Madame. Ces deux personnages, archétypes de la bonté, aimeront et éduqueront cet enfant comme leur propre fils, l’aidant à accepter son visage et le protégeant de la population du village – qui pourrait voir en lui une malédiction – en ne l’autorisant à sortir que la nuit, “lorsque le ciel devient rose et les arbres bleus”.

Un autre visage d’enfant, d’une beauté extrême, stupéfiante – « un monstre de beauté » - viendra, avec ses parents et sa sœur, s’installer au Fond du Puits, également pour protéger ce garçon du regard des autres, en le maintenant, avec sa sœur, cloîtré, isolé de la population du village. L’autrice écrit à son sujet que « sa beauté engloutissait le monde des vivants » ou encore de « grâce atroce et inouïe ». 

La monstruosité n’est pas toujours du côté de la laideur puisque le monstre se caractérise par l’apparence ou le comportement d’un individu qui sidère par son écart avec les normes habituellement admises.

Ces deux figures monstrueuses se feront face dans un contexte qu’il n’est pas possible de dévoiler ici sans rompre le troublant mystère qui surgira de manière inattendue et qui introduira une complexité supplémentaire, ouvrant ainsi l’intrigue à une monstruosité nouvelle et à la possibilité d’autres monstres…

Le conte écrit par Cécile Coulon traite aussi de notre rapport, celui des humains, à l’animalité. Le premier contact de l’enfant défiguré avec la gouvernante aveugle, s’établit au travers du toucher et de l’odorat. Cet enfant, seulement autorisé à sortir la nuit, va trouver sa place « parmi les bêtes et le gibier » (…) « se déplaçant comme les bêtes sauvages et seules les bêtes sauvages reconnaissant sa présence ». Le prêtre évoquant un célèbre embaumeur surnommé l’homme des deux mondes, dira de celui-ci qu’il « ressemblait à un ours avec des pattes de velours » et que lorsqu’il lui serrait les mains il « croyait caresser une bête sauvage ». L’enfant au visage monstrueux trouvera, au cours d’une de ses escapades nocturnes, une chienne morte, dénommée Brune, qu’il avait connue dans sa vie antérieure au village, et en prendra soin « jusque dans la mort », ce qui suscitera chez lui l’idée » d’injecter de la beauté dans la mort » et de devenir à son tour un homme des deux mondes. 

Au fond, ce Visage de la Nuit ouvre notre regard sur des intermondes qui questionnent notre rapport à la réalité du vivant. Sans vouloir porter de jugement moral, il nous invite à nous demander jusqu’où nous sommes, nous-mêmes, prêts à aller.

                                                                         Jean-Paul Vallecchia Calvino

vendredi 10 avril 2026

Par où entre la lumière - Joyce Maynard

 

La vie d’une femme Eleanor, son mariage , ses enfants , son divorce, ses amours etc…

Une fille aînée Alison brillante devient un garçon, fonde une famille, réussit dans l’informatique …
La fille cadette Ursula fait payer à sa mère son divorce , l’éloigne de sa propre vie et tente à son tour de construire une famille qui s’avère tout aussi dysfonctionnelle…
Le petit dernier Toby échappe à 4 ans à la noyade et garde des séquelles cérébrales .
Le couple d’Eleanor n’y résiste pas.
Eleanor revient à la ferme familiale 25 ans plus tard soigner son ex-mari Cam qui meurt d’un cancer, elle se dévoue pour les siens sans cesse, s’oubliant elle- même.
Autour d’eux gravitent une jeune voisine un peu fofolle, son fils, et ses successifs vieux maris, la seconde femme de Cam, Coco qui était la baby sitter de la famille et leur fils Elijah, musicien
On suit l’évolution de tous les personnages , leurs richesses et leurs failles, leurs amours, leurs renoncements, leurs combats, autour du plus fragile d’entre tous qui cependant est le plus lumineux.
Des chapitres très courts qui posent des moments de vie, à nous d’imaginer le reste…
Des personnages attachants dans l’Amérique des trente dernières années.

                                                                                                                                               Annick B

jeudi 5 mars 2026

Viens Elie - Jonas Sollberger

Les Editions de Minuit 2026

“Viens Elie” est le premier roman publié de Jonas Sollberger, jeune écrivain suisse né en 1999. Un roman qui pourrait être un conte, et dont la forme, de poésie en prose, et le rythme d’écriture, sont d’une grande et très subtile originalité. Les 136 pages du récit pourraient n’être qu’une seule et même phrase. Il n’y a pas de ponctuation, sauf quelques points et quelques points d’exclamation. Et l’auteur reprend, comme une litanie, une prière, des choses déjà écrites, avec quelques petites variantes. Ainsi, on entre progressivement dans cette histoire, comme dans une danse, qui pourrait être comparée à celle des derviches tourneurs, ces mystiques de l’ordre des soufis, accompagnée par une musique qui pourrait être comparée à la musique répétitive du grand compositeur et musicien contemporain américain Philip Glass. 

Elie est un jeune garçon qui va entrer dans sa vie d’adulte. Moïse est son oiseau apprivoisé qu’il porte sur son épaule quand il n’est pas dans sa volière. Elie vit avec ses parents et sa sœur dans une maison en lisière de forêt. Moïse porte sur Elie un regard de bienveillance et d’amour inconditionnel. Le texte de Jonas Sollberger, qui a grandi, nous dit sa maison d’édition, dans une communauté évangélique avant de la quitter, à sa majorité, pour accomplir des études littéraires, revêt une dimension philosophique et spirituelle, quasi mystique même. Les noms bibliques d’Elie et de Moïse portent déjà par eux-mêmes cette dimension.

C’est l’histoire de la fin d’un monde, celui de l’enfance, de la quête, initiatique, par Elie, de son identité profonde, et de l’accès de celui-ci au seuil d’un nouveau monde. Le livre s’ouvre sur le récit, par un jour de grande chaleur, de l’abattage, par le père, d’un grand et vieil arbre, pourtant encore vigoureux, lié par toutes ses branches à l’enfance d’Elie et de sa sœur, et par le départ d’Elie, avec Moïse sur son épaule vers la forêt, pour y trouver de l’ombre, de l’eau et un peu de fraîcheur, car Moïse souffre de cette forte chaleur. Mais, en entrant dans la forêt, Moïse prend son envol, rejoint la cime des arbres et finit par disparaître du champ de vision d’Elie, malgré les appels pressants et anxieux de celui-ci.

Elie part donc, très inquiet, à la recherche de Moïse dans la forêt dont il pressent tous les dangers potentiels pour son oiseau. Vont alors s’instaurer une espèce de ballet et de chant entre Elie qui progresse dans la forêt en appelant Moïse, et sa sœur et sa mère qui tentent de stopper son éloignement et de le faire revenir à la maison. “Viens Elie” vibre, tout au long du récit, comme la répétition d’un mantra. Ce mantra devient de plus en plus insistant au fur et à mesure que la journée avance, que le soleil décline et que l’obscurité envahit la forêt. Elie, qui ne peut se résoudre à l’abandon de Moïse, connaît bien cette forêt jusqu’à un certain endroit, celui qu’il nomme La Clairière du Noyer, un lieu où, lorsqu’il était enfant, s’est déroulé, en présence de sa mère et de sa sœur, un évènement mystérieux lié à son identité, qui ne réapparaîtra clairement à sa mémoire et ne sera révélé que dans la dernière partie du livre, même si certains indices, glissés et répétés dans le texte par l’auteur, sont susceptibles de mettre le lecteur sur la voie ; un évènement que la mère, pourtant interrogée par Elie à plusieurs reprises, ne semble plus vouloir évoquer ... 

La construction en forme répétitive du texte, écrit sans presqu’aucune ponctuation, permet à un moment donné de constater que s’est effectué, presque à l’insu du lecteur, un passage du “Viens Elie”, dis et répété par la mère et la sœur pour convaincre Elie de réintégrer le foyer familial, à un “Viens Elie” chanté par l’oiseau Moïse pour qu’au contraire Elie le suive et prenne son envol. Et c’est un moment vertigineux et bouleversant, dans la nuit qui envahit la forêt, où tous les repères d’Elie disparaissent ; le moment d’un passage, d’une réunion, d’une unité enfin retrouvée.

Un petit chef d’œuvre de poésie, de sensibilité, de profondeur et d’émotion !

                                                                                              Jean Paul Vallecchia Calvino


jeudi 19 février 2026

L' Anniversaire - Andrea Bajani (“L’anniversario”), Prix Strega 2025

 

C’est l’histoire d’une libération que nous raconte Andrea Bajani dans “L’anniversaire”, le livre qui a donc obtenu, en Italie, le prix Strega 2025, équivalent du prix Goncourt en France. Et cette libération est d’autant plus marquante qu’elle est celle d’un homme, un fils en l’occurrence, qui est le narrateur de l’histoire, et, de surcroît, qu’il s’agit d’une libération passant par une rupture radicale avec ses parents, dans un contexte familial de fonctionnement patriarcal oppressant et sans issue.

La famille italienne, longtemps tenue comme une tradition exemplaire, connaît depuis quelques années, malgré un certain retard sur d’autres pays européens, une sérieuse remise en cause, dont, notamment, le cinéma et la littérature se sont saisis, à partir de violences récurrentes envers les femmes et de féminicides ayant eu un grand retentissement dans l’opinion publique (cf le film « C’è ancora domani » / « Il reste encore demain » de Paola Cortellesi et le livre « L’età fragile »/ »L’âge fragile » de Donatella di Pietrantonio Ed. Einaudi 2023 et Albin Michel 2024 – Prix Strega 2024 ).

Ici, point de féminicide au sens propre, mais une forme de féminicide implicite et silencieux. La mère du narrateur n’existe plus par elle-même. Cette femme est dans un asservissement total à l’égard de son mari. Son comportement, ses gestes, ses attitudes s’adaptent en permanence à lui ; elle a été dépossédée de son corps et de son esprit.

C’est au travers de la description précise de la mère du narrateur dans ses gestes de la vie quotidienne qu’Andrea Bajani nous conduit à découvrir, dans une langue et une voix “scandaleusement calme”, comme l’a écrit Emmanuel Carrère au sujet de cette œuvre, l’ampleur de la disparition psychique de cette femme en tant qu’individu ; sa vie propre et indépendante, avant son mariage, n’est étrangement documentée par aucune photographie, comme si sa vie antérieure avait irrémédiablement été effacée… Et c’est aussi au travers du comportement et des propos codifiés et sans cesse répétés de la mère que va progressivement se dessiner la personnalité pervertie, silencieusement tyrannique et oppressante du père.

L’observation et l’analyse sans concession du fils suscitent en lui le tourment et la douleur. L’espoir d’un sursaut vital de sa mère restera ténu et connaîtra un point de non-retour lorsqu’il constatera, après un épisode de très probable violence physique du père, que la soumission totale de sa mère n’est aucunement induite par la peur mais par l‘attente d’une attention de la part d’un homme complètement centré sur lui-même et qui en est absolument incapable.

Face à ce couple parental dont la relation sans issue ne peut cependant, en l’absence de possibilité de remise en cause des deux côtés, que se poursuivre sur le même mode, le fils parviendra à surmonter ses questionnements sur son identité familiale et son sentiment de culpabilité face à ce qui pourrait être interprété comme l’abandon de sa mère, pour faire le choix, salvateur, de la vie.

L’anniversaire des dix ans de sa décision de partir, les plus heureux de sa vie, est le point de départ du récit d’une libération comparable à la claque donnée à un nouveau-né pour déclencher le cri de sa respiration. Une véritable renaissance pour le narrateur.

Cette belle et subtile œuvre littéraire constitue une contribution très courageuse, profonde et salutaire à un débat de société de pleine actualité.


                                                                        Jean Paul Vallecchia Calvino

mercredi 11 février 2026

Le secret de Jeanne - Sophie Astrabie

 

L’histoire de trois femmes.

Jeanne, gardienne d’oie a 14ans en 1938 et à la mort de son père, rejoint une cousine à Paris où elle est amenée à faire des ménages dans un grand musée.

Nicole, complexée par une soeur trop belle, la vingtaine dans les années 70, renonce à ses ambitions, fait un mariage de raison et peine à avoir un enfant.

Alexandra , jeune adulte dans les années 2010, découvre que son père qu’elle croyait mort depuis 17 ans, vient de mourir et fouille son passé et ses souvenirs d’enfant.

Bien sûr, on se doute que les destins de ces trois femmes sont liés . Mais on s’attache à les voir vivre , grandir, traverser les épreuves. Au fil des chapitres, tout se met en place et l’écheveau se dévide : ce qui était depuis si longtemps caché, sort au grand jour et « répare » les blessures profondes.

Un livre agréable à lire, des personnages attachants, un peu de grande Histoire dans laquelle se déroulent les petites, du mystère et une simili enquête …

Je recommande!😉

                                                                                                                                                                                                                  Annick Boissonnet


mardi 10 février 2026

Hors Champ - Marie-Hélène Lafon

 

C’est un récit poignant, bouleversant, qu’au travers d’une écriture à la beauté épurée Marie-Hélène Lafon nous offre à lire en ce début d’année 2026.

Au cœur de cette France rurale des monts de la haute Auvergne, à la beauté profonde et âpre, Claire et son frère Gilles, né onze mois après elle dans une famille d’agriculteurs, n’auront pas le même destin mais resterons néanmoins viscéralement liés, au sens quasi-littéral de cette expression.

Claire sera orientée vers des études longues. Son frère Gilles, émotif perdant facilement ses moyens dans le cadre scolaire, sera dirigé vers une formation professionnelle, dans la perspective de la reprise de la ferme familiale.

Alors que Claire s’émancipe progressivement d’un contexte familial et social difficile, Gilles y sera au contraire de plus en plus directement exposé subissant, tout comme sa mère, la violence verbale et physique d’un père tout puissant et d’une mère soumise, maltraitée, et elle-même maltraitante.

C’est un drame intime – hors champ – de naufrage familial et social que nous décrit Marie-Hélène Lafon, celui d’agriculteurs ne pouvant plus résister à la surenchère de la production et de la rentabilité, y perdant le sens de leur métier ainsi que leur santé physique et psychique.

Bien qu’éloignée de lui, Claire garde le souci de son frère Gilles. Celui-ci, qui est un taiseux, et dont la vie affective et amoureuse sera un échec, le sait. Leur communication verbale se limite à très peu de mots mais elle est essentielle. C’est probablement la dimension la plus troublante et la plus émouvante de ce roman, avec aussi le silence et la routine du travail de la ferme, la répétition quotidienne du nourrissage et de la traite des vaches, un travail qui, à la fois, “les tient et les écrase” écrit l’autrice.

Le style dépouillé de Marie-Hélène Lafon, son rythme, comme une horloge qui scande les heures et les jours, nous permet d’entrer dans cette réalité, intime, de la fin d’un monde. Si Claire, en devenant professeure de lettres, a intégré un autre monde, elle va cependant demeurer attentive à l’épuisement physique et moral, “l’ensauvagement” écrit l’autrice, de son frère et l’assurer de son soutien s’il décidait de renoncer.

Un roman minimaliste et puissant.

                                                                    Jean-Paul Vallecchia Calvino

                                                      

vendredi 23 janvier 2026

Histoire du fils – Marie-Hélène Lafon

 

Prix Renaudot 2020

Histoire du fils, c’est l’histoire d’André, né à Paris en 1924, fils de Gabrielle , élevé par Hélène, sa sœur et son beau-frère Léon dans le Lot au milieu de ses cousines. Chaque été, il revoit sa mère de retour dans sa région natale . « Hélène, c’est maman, Gabrielle, ma mère ».

André apprend à vivre avec l’absence du père dont l’histoire à nous lecteur nous est contée.

Comme dans un kaléidoscope, bousculant l’ordre chronologique, les chapitres éclairent les personnages, les lieux, les époques. Ainsi, la rencontre de Gabrielle et Paul de seize ans son cadet au lycée d’Aurillac, l’enfance heureuse d’André, sa jeunesse, son amour pour Juliette, la recherche du père, plutôt de son géniteur !

Histoire du fils, c’est aussi l’histoire d’une famille, d’un pays du début du 20ème siècle jusqu’à nos jours, d'une région à l'autre, de Figeac, Chanterelle dans le Lot, à Aurillac dans le Cantal, à Paris.

Dans un style concis, elliptique, Marie-Hélène Lafon nous livre un très beau récit !

Lily