vendredi 23 janvier 2026

Histoire du fils – Marie-Hélène Lafon

 

Prix Renaudot 2020

Histoire du fils, c’est l’histoire d’André, né à Paris en 1924, fils de Gabrielle , élevé par Hélène, sa sœur et son beau-frère Léon dans le Lot au milieu de ses cousines. Chaque été, il revoit sa mère de retour dans sa région natale . « Hélène, c’est maman, Gabrielle, ma mère ».

André apprend à vivre avec l’absence du père dont l’histoire à nous lecteur nous est contée.

Comme dans un kaléidoscope, bousculant l’ordre chronologique, les chapitres éclairent les personnages, les lieux, les époques. Ainsi, la rencontre de Gabrielle et Paul de seize ans son cadet au lycée d’Aurillac, l’enfance heureuse d’André, sa jeunesse, son amour pour Juliette, la recherche du père, plutôt de son géniteur !

Histoire du fils, c’est aussi l’histoire d’une famille, d’un pays du début du 20ème siècle jusqu’à nos jours, d'une région à l'autre, de Figeac, Chanterelle dans le Lot, à Aurillac dans le Cantal, à Paris.

Dans un style concis, elliptique, Marie-Hélène Lafon nous livre un très beau récit !

Lily


mercredi 21 janvier 2026

Tressaillir - Maria Pourchet

 

Le roman de Maria Pourchet s’ouvre sur une citation de Maurice Genevois extraite de “La Dernière Harde” (1938) : “Être libre c’est encore tressaillir souvent au son du cor et à la voix des hommes.”.

Ce beau verbe tressaillir, qui donne son titre à cette œuvre, vient du latin salire (sauter) et signifie éprouver une secousse physique sous le coup de quelque émotion ; le tressaillement étant défini par le dictionnaire Larousse comme une brusque secousse de tout le corps, généralement à la suite d’une émotion vive. Mais si l’émotion est vive, la secousse du tressaillir ne l’est pas autant ; cela n’est pas sursauter ou tressauter dont le sens est tressaillir vivement. Il y a de la nuance dans le verbe tressaillir, peut-être même une forme de retenue au regard de l’émotion éprouvée.

C’est dans cette nuance et cette retenue que nous entraîne Maria Pourchet, par une écriture alerte, contemporaine et élégante, où l’oralité, parfois très crue et aussi parfois très drôle, cohabite harmonieusement avec un registre beaucoup plus classique.

Ce roman apparaît comme un parcours initiatique pour Michelle (e deux l e) qui décide de quitter Sirius, son compagnon et père de Lou sa petite fille. Aucune crise véritable ne déclenche sa décision de départ. Quelque chose de souterrain est à l’œuvre. Peut-être un tressaillement...? Notons que Michelle est en psychothérapie avec Ariel, dont le rôle en arrière-plan va, progressivement au cours du récit , se révéler déterminant.

Michelle quitte la planète Sirius, dont elle était devenue une forme de satellite, et se retrouve immédiatement confrontée à la réalité d’une liberté dont elle s’était, jusque-là, préservée. Elle prend alors conscience non seulement que le statut de femme seule reste encore à construire au sein de notre société, mais aussi qu’une forme de peur l’empêche d’avancer ; une peur nichée au tréfonds d’elle-même, depuis l’enfance ; le sentiment de l’arrivée imminente de la mort, éprouvé au moment de la survenue d’un évènement climatique exceptionnel...

Pourtant, comme l’écrivait si bien le grand écrivain Maurice Genevoix “Être libre c’est encore tressaillir souvent au son du cor et à la voix des hommes”.

Oui, être libre c’est, pour chaque être vivant, exister avec la prescience et/ou la conscience de cette échéance inéluctable, qui, parfois, à certains moments de nos vies, se rapproche de manière inquiétante. Ne pas renoncer à sa liberté, sortir de la dépendance, c’est, inévitablement, affronter cette peur ancestrale fondamentale.

Michelle va ainsi se porter à la rencontre, comme elle le dit elle-même, de sa peur de biche, pour s’ouvrir à sa liberté. Son parcours ne sera pas linéaire. Les envies de renoncer viendront régulièrement l’assaillir. Eric, une ancienne relation de jeunesse, constituera, presque malgré elle, un premier pallier vers un nouveau souffle de vie. Mais la peur de perdre le plus précieux, sa fille Lou, surgira notamment au cours d’une fête de mariage qui convoquera, de manière complètement inattendue, le tragique souvenir du petit Grégory Villemin, désormais attaché à la mémoire collective française. Cependant, Michelle pourra déconstruire et surmonter l’irrationalité de cette peur ultime, dans une relecture extrêmement pertinente et cocasse de l’évènement, pour enfin, sans divulgâcher la fin de l’histoire, tressaillir d’un autre bonheur.

Avec beaucoup de justesse Maria Pourchet nous conduit, dans le sillage de Michelle, sur le chemin de la réappropriation de notre destinée propre. Elle nous invite à ne pas craindre de tressaillir, car le tressaillement, quelle que soit l’émotion qui le suscite, est indissociable de notre condition humaine.



lundi 19 janvier 2026

Je voulais vivre - Adelaide de Clermont Tonnerre

 

    A partir des « indices » laissés par Dumas dans son livre Les trois Mousquetaires, l’autrice réinvente la vie de la méchante Milady

   On retrouve dans ce récit le souffle épique de l’oeuvre de Dumas. On observe sous un autre angle ces valeureux soldats du Roi qui nous ont fait frémir adolescentes. L’auteur casse le mythe du héros romantique pour faire ressortir aussi les failles de ces hommes tourmentés.

    On éprouve de la compassion pour cette femme, belle et intelligente, sur laquelle le sort s’est acharné, que tant d’hommes ont voulu dompter, utiliser, punir aussi, sans se soucier de son propre ressenti. A part le brave curé de campagne qui la recueille enfant et plus tard un époux homosexuel,  le reste de la gente masculine ne la ménage pas et façonne le personnage.

Un feuilleton romanesque mais résolument moderne.


                                                                                                                                                   Annick B

La Fileuse de verre -

 

La Fileuse de verre – Tracy Chevalier


Une famille de verrier de Murano que l’on suit de 1486 à nos jours et plus particulièrement la fille Orsola Rosso.

L’originalité de l’histoire c’est , sur le principe que le temps ne s’écoule pas de la même façon qu’ailleurs à Venise, les personnages ne vieillissent pas au même rythme et que si Orsola a 9 ans au début de l’histoire , elle en a 65 en 2019.

De même pour tout son entourage, famille et amis.

C’est une façon surprenante de suivre les grandes périodes de l’histoire de cette ville insolite , de grandeur en décadence, de la peste au covid, de s’initier au travail du verre, et de s’attacher aux différents personnages, leurs forces et faiblesses, leurs amours, leurs rapports entres eux, qui restent pratiquement immuables quelque soit l’époque.

L’autrice mélange Histoire , métier du verre, romance, grands sujets sociétaux :

esclavage, patriarcat , sexualité…. sans nous ennuyer une seule seconde .

Le côté fantastique du décalage temporaire m’a d’abord interloquée, mais finalement ne nuit pas au récit, au contraire.

Bref je recommande😉

                                                                                               Annick B


mercredi 14 janvier 2026

La Nuit au coeur - Natacha Appanah

 

Prix Femina 2025

Nathacha Appanah parlait de sa de vie commune de plusieurs années avec un homme, poète et lettré, plus âgé qu’elle, comme d’une expérience un peu spéciale mais sans plus de détails, alors qu’elle avait été progressivement soumise à une situation d’emprise dont elle n’avait pas immédiatement mesuré la portée et le danger vital.

Libérée de cet homme dominateur, maladivement jaloux et toxique, elle n’avait dû son salut qu’à son instinct animal, au cours d’une nuit de traque, sans analyse véritable de la situation, et aurait pu, peut-être, poursuivre sa vie en banalisant les évènements survenus au cours de cette période.

Mais la survenance de deux féminicides, celui de Chahinez, jeune femme d’origine algérienne devenue française, brûlée vive par son mari, et celui de sa cousine Emma, mauricienne assassinée par son mari, l’obligent à revenir sur son histoire et à comprendre, au travers des deux enquêtes qu’elle va mener, les ressorts des drames qui se sont noués et celui auquel elle a elle-même échappé.

Ce livre est une puissante prise de conscience de la structure mentale de certains hommes, façonnée par des siècles de culture patriarcale, d’éducation, consciente et inconsciente, à une prééminence prétendument naturelle, laquelle conduit trop souvent à un sentiment de possession de l’autre, de son esprit et de son corps, jusqu’au point de disposer à son égard d’un droit de vie et de mort.

Ce livre est un cri de colère et de révolte froides. Ainsi, le style d’écriture de Nathacha Appanah est, à dessein, dépourvu de toute dimension émotionnelle. Elle veut, à partir des éléments connus, décrire les faits avec une précision quasi-chirurgicale, afin que la violence inouïe à laquelle ont été soumise ces femmes de la part de leurs conjoints apparaisse dans toute sa sauvagerie. Elle veut aussi, au travers de la description minutieuse du comportement de ces hommes, ne laisser aucune place, aussi infime soit-elle, à la théorie, si insupportable pour les victimes, du crime dit passionnel.

Par ce livre essentiel Nathacha Appanah émerge de la sombre nuit dans laquelle elle s’était enfoncée et nous entraîne avec elle dans une dure, mais ô combien salutaire, confrontation avec la réalité, pour que les vies de Chahinez, Emma et tant d’autres soient rétablies à leurs justes places.



Jean-Paul Vallecchia Calvino





lundi 1 décembre 2025

Trois fois la colère - Laurine Roux

 

Au temps des croisades, un seigneur sanguinaire tient dans ses mains la destinée d’hommes et surtout de femmes qui utilisent tous les moyens possibles pour survivre à sa cruauté .

La rouerie de son épouse délaissée va lui donner, avec la complicité de la sage femme cupide, une fille qui fera sa fierté, puis sera l’instrument de la vengeance.

De beaux personnages plus ou moins secondaires, la jeune femme violée de la forêt maudite de Benevent,qui met au monde les triplés au centre de l’histoire, les moines de l’abbaye bénédictine, un prieur bienveillant et épris de justice qui lutte pour résister à ses pulsions humaines au nom de sa foi profonde, une belle captive maure qui s’attire la jalousie de la châtelaine, un moine franciscain plein d’humanité, une petite chèvre noire… Et quelques personnages de « méchants », un forgeron ermite qui devient l’âme damnée du seigneur et le complice de ses méfaits, le moine jaloux et sournois …

Les paysages des confins des Alpes font partie aussi des protagonistes de l’histoire.

Le style et le vocabulaire employé nous aide aussi à plonger dans cette époque moyenâgeuse certes, mais les questions abordées, l’amour, la justice, la soumission au plus fort, la quête d’identité … restent d’actualité.

                                                                                                                               Annick B



mardi 18 novembre 2025

La Maison Vide - Laurent Mauvignier

 Prix Goncourt 2025 

 

Laurent Mauvignier dit avoir porté ce récit en lui durant quarante ans et le livre fleuve qui en résulte apparaît effectivement comme la libération d’un flot profond et puissant, longtemps retenu, qui se déverse et nous emporte dans un souffle romanesque d’une ampleur hors du commun. Nous sommes là au sommet de l’art d’écrire et de raconter. Les phrases, qui s’étirent longuement dans de si subtiles nuances, disent tous les contrastes de la vie et des êtres humains, leurs combats pour vivre leurs désirs, leurs espoirs et leurs désespoirs.
La maison de famille, réouverte par le père et la tante de Laurent Mauvignier après vingt ans d’abandon, est vide de toutes les personnes qui y ont jadis vécu, qui y sont passées et qui ont marqué son histoire. Mais ces personnes ont laissé là des traces, matérielles et immatérielles, dont l’auteur va se saisir pour reconstruire le récit familial, en éclairer les zones d’ombre, affronter les drames intimes pour les révéler aux yeux de tous, et tenter ainsi d’apaiser les tourments des morts et des vivants : Laurent Mauvignier nous livre là, en décidant de se saisir et de donner forme, par le langage et les mots, aux ombres familiales, une remarquable œuvre de vie.
C’est principalement au travers des femmes de sa famille paternelle que le récit se structure au fil des pages, depuis sa trisaïeule, Jeanne-Marie, son arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, et sa grand-mère, Marguerite, une lignée de femmes piégées et captives dès la naissance, ne pouvant échapper au pouvoir des hommes et au poids des conventions sociales. 
Pour autant, Laurent Mauvignier ne délaisse pas les hommes dans ses analyses, conscient des rôles sociaux qui leurs sont également assignés et des souffrances que ces archétypes peuvent ainsi engendrer. Ici les hommes, Jules, son arrière-grand-père, et André, son grand-père, sur lesquels plane la figure tutélaire et patriarcale du trisaïeul Firmin, font notamment l’expérience de leur condition, et de leur possible anéantissement physique et psychique, au travers des deux guerres mondiales. Les deux frères aînés de l’arrière-grand-mère Marie-Ernestine, personnages furtifs du début du récit, se soustraient à l’emprise familiale, l’un en rentrant dans les ordres, l’autre en choisissant une vie de célibataire et une activité considérée comme incompatible avec son genre : ils seront, pour ces raisons, déshérités. Le professeur de piano de Marie-Ernestine, captif, lui, de sa belle-famille pour des motifs matériels, ne pourra s’épanouir, ni artistiquement, ni amoureusement, et réapparaîtra régulièrement, malgré l’oubli de tous, jusqu’aux obsèques de son ancienne élève, comme le symbole d’un éternel remord.
Le drame intime central se noue autour des destins de Marie-Ernestine, surnommée Boule d’Or par son père Firmin, et de sa fille Marguerite, née de son mariage imposé avec Jules, des figures de sacrifiées sur l’autel des devoirs, qui survivent entre révolte intérieure et résignation, et les conduisent, aux bords de vertigineux précipices. 
Malgré ses sept cent quarante-trois pages, pas un instant le roman de Laurent Mauvignier, jusqu’à son bouleversant épilogue, ne perd son puissant souffle romanesque, sa détermination à sonder les corps et les âmes pour s’approcher au plus près de la vérité des êtres. A quelques rares reprises, volontairement, et de manière très ponctuelle, comme pour laisser subsister la part irréductible du mystère de l’autre, l’auteur indique qu’ici il n’ira pas plus loin dans la reconstruction. Ces moments de suspension, si beaux et si justes, s’insinuent notamment au moment du retour en permission de Jules, premier mari de Marie-Ernestine, en 1916, une permission de six jours durant lesquels la transfiguration des corps et des cœurs est décrite avec une rare subtilité, et aussi au moment du retour d’André, mari de Marguerite, à l’issue de la seconde guerre mondiale et des terrifiantes vengeances personnelles qui s’étaient alors exprimées au sein même de la population française.
Au travers de la remise en perspective méthodique de son histoire familiale, Laurent Mauvignier retisse les fils invisibles qui relient les violences subies par son arrière-grand-mère et sa grand-mère paternelles au suicide de son père. Car, oui, nous héritons aussi des violences subies ou perpétrées par nos aïeux. Et ce si beau travail de création littéraire, qui revêt une dimension universelle et ressuscite ce qui paraissait mort pour lui redonner du sens, en nous replaçant dans le mouvement de la vie, nous touche en plein cœur.
Une fois la lecture du livre achevée, une autre dimension se dessine, celle, au fond, avec le recul du temps, d’une possible rédemption, de tous les protagonistes de l’histoire, y comprise la figure de l’officier allemand ; protagonistes victimes de leur époque, de leurs milieux, de l’état de la société, des circonstances politiques et des guerres qui en ont résulté… L’écriture si merveilleusement nuancée de Laurent Mauvignier, qui décrit les fluctuations des états d’âme des personnages, permet de l’envisager. A cet égard, l’auteur fait aussi œuvre d’humanisme universel, et, par les temps qui courent, ce n’est pas le moindre de ses grands mérites.

Jean-Paul Vallecchia Calvino