C’est un très beau conte que nous propose de découvrir Cécile Coulon, romancière et poète. Un conte qui se déroule dans un village dénommé Le Fond du Puits, à une époque où les guérisseurs tenaient lieu de médecins et avaient aussi un don de voyance. Un conte, écrit dans une très belle langue, qui questionne avec une grande sensibilité la notion de monstre et de monstruosité.
Le Visage de la Nuit est d’abord celui d’un jeune enfant de sept ans, touché par “un mal venu du fond des temps”, qui échappe à la mort mais restera à jamais défiguré.
Cet enfant, dont le père, seul parent avec lequel il vivait, perdra la raison, sera recueilli par le prêtre et sa gouvernante, ancienne institutrice, aveugle, dénommée Madame. Ces deux personnages, archétypes de la bonté, aimeront et éduqueront cet enfant comme leur propre fils, l’aidant à accepter son visage et le protégeant de la population du village – qui pourrait voir en lui une malédiction – en ne l’autorisant à sortir que la nuit, “lorsque le ciel devient rose et les arbres bleus”.
Un autre visage d’enfant, d’une beauté extrême, stupéfiante – « un monstre de beauté » - viendra, avec ses parents et sa sœur, s’installer au Fond du Puits, également pour protéger ce garçon du regard des autres, en le maintenant, avec sa sœur, cloîtré, isolé de la population du village. L’autrice écrit à son sujet que « sa beauté engloutissait le monde des vivants » ou encore de « grâce atroce et inouïe ».
La monstruosité n’est pas toujours du côté de la laideur puisque le monstre se caractérise par l’apparence ou le comportement d’un individu qui sidère par son écart avec les normes habituellement admises.
Ces deux figures monstrueuses se feront face dans un contexte qu’il n’est pas possible de dévoiler ici sans rompre le troublant mystère qui surgira de manière inattendue et qui introduira une complexité supplémentaire, ouvrant ainsi l’intrigue à une monstruosité nouvelle et à la possibilité d’autres monstres…
Le conte écrit par Cécile Coulon traite aussi de notre rapport, celui des humains, à l’animalité. Le premier contact de l’enfant défiguré avec la gouvernante aveugle, s’établit au travers du toucher et de l’odorat. Cet enfant, seulement autorisé à sortir la nuit, va trouver sa place « parmi les bêtes et le gibier » (…) « se déplaçant comme les bêtes sauvages et seules les bêtes sauvages reconnaissant sa présence ». Le prêtre évoquant un célèbre embaumeur surnommé l’homme des deux mondes, dira de celui-ci qu’il « ressemblait à un ours avec des pattes de velours » et que lorsqu’il lui serrait les mains il « croyait caresser une bête sauvage ». L’enfant au visage monstrueux trouvera, au cours d’une de ses escapades nocturnes, une chienne morte, dénommée Brune, qu’il avait connue dans sa vie antérieure au village, et en prendra soin « jusque dans la mort », ce qui suscitera chez lui l’idée » d’injecter de la beauté dans la mort » et de devenir à son tour un homme des deux mondes.
Au fond, ce Visage de la Nuit ouvre notre regard sur des intermondes qui questionnent notre rapport à la réalité du vivant. Sans vouloir porter de jugement moral, il nous invite à nous demander jusqu’où nous sommes, nous-mêmes, prêts à aller.
Jean-Paul Vallecchia Calvino
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