C’est l’histoire d’une libération que nous raconte Andrea Bajani dans “L’anniversaire”, le livre qui a donc obtenu, en Italie, le prix Strega 2025, équivalent du prix Goncourt en France. Et cette libération est d’autant plus marquante qu’elle est celle d’un homme, un fils en l’occurrence, qui est le narrateur de l’histoire, et, de surcroît, qu’il s’agit d’une libération passant par une rupture radicale avec ses parents, dans un contexte familial de fonctionnement patriarcal oppressant et sans issue.
La famille italienne, longtemps tenue comme une tradition exemplaire, connaît depuis quelques années, malgré un certain retard sur d’autres pays européens, une sérieuse remise en cause, dont, notamment, le cinéma et la littérature se sont saisis, à partir de violences récurrentes envers les femmes et de féminicides ayant eu un grand retentissement dans l’opinion publique (cf le film « C’è ancora domani » / « Il reste encore demain » de Paola Cortellesi et le livre « L’età fragile »/ »L’âge fragile » de Donatella di Pietrantonio Ed. Einaudi 2023 et Albin Michel 2024 – Prix Strega 2024 ).
Ici, point de féminicide au sens propre, mais une forme de féminicide implicite et silencieux. La mère du narrateur n’existe plus par elle-même. Cette femme est dans un asservissement total à l’égard de son mari. Son comportement, ses gestes, ses attitudes s’adaptent en permanence à lui ; elle a été dépossédée de son corps et de son esprit.
C’est au travers de la description précise de la mère du narrateur dans ses gestes de la vie quotidienne qu’Andrea Bajani nous conduit à découvrir, dans une langue et une voix “scandaleusement calme”, comme l’a écrit Emmanuel Carrère au sujet de cette œuvre, l’ampleur de la disparition psychique de cette femme en tant qu’individu ; sa vie propre et indépendante, avant son mariage, n’est étrangement documentée par aucune photographie, comme si sa vie antérieure avait irrémédiablement été effacée… Et c’est aussi au travers du comportement et des propos codifiés et sans cesse répétés de la mère que va progressivement se dessiner la personnalité pervertie, silencieusement tyrannique et oppressante du père.
L’observation et l’analyse sans concession du fils suscitent en lui le tourment et la douleur. L’espoir d’un sursaut vital de sa mère restera ténu et connaîtra un point de non-retour lorsqu’il constatera, après un épisode de très probable violence physique du père, que la soumission totale de sa mère n’est aucunement induite par la peur mais par l‘attente d’une attention de la part d’un homme complètement centré sur lui-même et qui en est absolument incapable.
Face à ce couple parental dont la relation sans issue ne peut cependant, en l’absence de possibilité de remise en cause des deux côtés, que se poursuivre sur le même mode, le fils parviendra à surmonter ses questionnements sur son identité familiale et son sentiment de culpabilité face à ce qui pourrait être interprété comme l’abandon de sa mère, pour faire le choix, salvateur, de la vie.
L’anniversaire des dix ans de sa décision de partir, les plus heureux de sa vie, est le point de départ du récit d’une libération comparable à la claque donnée à un nouveau-né pour déclencher le cri de sa respiration. Une véritable renaissance pour le narrateur.
Cette belle et subtile œuvre littéraire constitue une contribution très courageuse, profonde et salutaire à un débat de société de pleine actualité.
Jean Paul Vallecchia Calvino
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